Entrevue
Rencontre entre Philippe St-Germain et Pierre Goupiljuin-juillet 2001
P.S.G. : (en regardant une publication) Ça date de 1981...
P.G. : Oui, c'était aux Films du Crépuscule... un catalogue... y travaillaient depuis 1976 Louis Dussaut, Michel La Veaux, Fulvia Spadani, Pierre Prévost... c'était une maison de distribution de films véritablement indépendants.
P.S.G. : Venais-tu de commencer à travailler là ou ça faisait déjà un certain temps?
P.G. : J'ai commencé en 1979, mais je connaissais le groupe parce qui certains films auxquels j'avais collaboré (dont mon film Robert N.) étaient distribués au Crépuscule. Et en 1979, Robert N., mon premier film 16 mm parce que mon film Robert N. y était, et aussi parce qu'il y avait des films que des amis avaient faits et qui étaient distribués par les Films du Crépuscule.
P.S.G. : Tu as fait des rencontres aux Films du Crépuscule qui...
P.G. : Oui. Et puis... c'est des gens que j'ai revus au cours des années; moi, j'ai fait Celui qui voit les heures entre 1983 et 1985, et après ça a été difficile, la maladie... Mais j'ai vu des gens, le temps que j'étais inactif et sur le bien-être social, faire deux ou trois films... une carrière, presque. Des longs métrages, des essais... J'ai rencontré beaucoup de gens et j'allais vers eux; j'étais un peu groupie, mais aussi cinéphile. C'était toujours sincère parce que j'aime les gens. J'ai trouvé un beau groupe de personnes en cinéma. Il y a des gens merveilleux, même si il faut aussi se méfier en même temps... je n'étais pas carriériste, mais je me suis fait un nom à défaut d'une carrière.
P.S.G. : Dans ceux que tu as éventuellement revus, tu dis que certains ont fait des films, mais est-ce que d'autres se sont dirigés ailleurs au niveau de leur carrière?
P.G. : Oui, mais parfois tu as l'impression qu'ils se dirigent ailleurs, et pourtant tu les rencontres, tu t'aperçois qu'ils ont traversé le même calvaire que toi, le bien-être social... et qui ont persévéré et continué à faire du cinéma, ou qui se sont dirigés vers la télévision...
P.S.G. : Maintiens-tu encore des contacts avec des groupes semblables?
P.G. : Je suis en bon contact avec Cinéma libre depuis déjà quelques années... aussi avec la Casa Obscura qui regroupe des artistes et des cinéastes. Il y a toujours contact avec des gens, deux ou trois fois par semaine.
P.S.G. : Est-ce que cela t'as permis d'aborder des projets qui, peut-être, ne se seraient pas présentés sans ces contacts?
P.G. : Oui, c'est grâce à la Casa Obscura que j'ai pu faire mon film [La vérité est un mensonge]. En même temps que j'allais demander des subventions au Conseil des arts et des lettres, le groupe de la Casa m'a dit : «Pierre, on va le faire, le film...», ils m'ont poussé, ils m'ont mis devant un deadline. Ça a été fait avec 400 piastres dans la cagnotte, et on a tourné dix jours en vidéo... c'est pour ça que La vérité est un mensonge est un film libre, et je pense qu'on n'en voit pas si souvent que ça... des films différents et totalement libres, enfin, le plus possible.
P.S.G. : Les contraintes n'étaient pas les mêmes...
P.G. : Il y en a eu; qu'on le veuille ou non, même si ton producteur est un ami, des fois il y a des contraintes de temps, d'organisation... et sans ces contraintes, il n'y a pas création que ce soit en cinéma ou en art, mais quoi, c'était peut-être un tournage trop rapide!
P.S.G. : Ce que tu as vu à l'écran, est-ce que ça correspond à ce que tu en attendais, étant donné que ton projet a évolué au cours des années?
P.G. : C'est le portrait d'où j'étais rendu en 1999-2000... j'ai laissé de côté des choses... le personnage de Pierre G., dans le film, n'est pas Pierre Goupil, parce que même si le cinéma peut approcher la vie, ce n'est pas la vie... Quand tu mélanges bien les deux, le cinéma et la vie, comme Godard dit, c'est la même chose.
P.S.G. : Voulais-tu parler un peu des origines de ce projet, qui datent de la fin des années quatre-vingt?
P.G. : Le flash a eu lieu en 1987 quand j'étais hospitalisé pour trois semaines. Je lisais un livre sur Picasso, «Le sage et le fou» dans la collection découvertes Gallimard, et j'ai vu cette citation-là, que la vérité est un mensonge... tout est parti de là, d'un paradoxe de Picasso. Je me suis dis qu'il serait intéressant de pousser le paradoxe plus loin et éventuellement d'en faire un film. Mais ce n'était que dans ma tête... j'en ai parlé, à l'époque en 1987, et j'ai arrêté d'en parler en me disant qu'il fallait le faire. Mon ami d'alors, Michel La Veaux m'a dit qu'il serait bien de faire quelque chose avec ça, et m'a mis en production... mais il y a eu des problèmes, et on n'a pas pu terminer le film. Il y a eu un tournage en 1992 qui ne ressemble pas au tournage de 1999, le projet était rendu ailleurs.
P.S.G. : Dans la version de 1992, tu ne te mettais pas en scène?
P.G. : Non... il y avait des acteurs. On apprend de nos échecs... je me suis aperçu que je n'étais pas encore prêt à faire un film à la facture qu'on trouve généralement.
P.S.G. : Mets-tu de côté cette expérience, ou si l'expérience de diriger des acteurs se représente à un moment intéressant, tu pourrais la reconsidérer?
P.G. : Je ne sais pas. J'ai tendance à faire des films autobiographiques, je pars du papier, j'écris beaucoup... puis je transpose cela en film. C'est ma méthode, mon processus de création, et je trouve important de garder ce processus même si je vois qu'il n'est pas facile de gagner sa vie dans le cinéma; des fois il y a des trous, mais je ne lâche pas l'écriture et le cinéma. En 1979, j'avais soumis un projet à la SOGIC d'alors, qui était Robert N., et la réponse avait été : «écrivez au lieu de faire du cinéma». Mon scénario comportait de longs passages d'écriture... je l'ai fait tel qu'il a été écrit, et je pense qu'il mérite d'exister, ce genre de cinéma.
P.S.G. : Tu aimes incorporer plusieurs médiums dans tes films...
P.G. : Oui. Le cinéma est imbriqué dans la vie, pour moi... et on s'aperçoit, parfois, et je ne suis pas le seul, qu'on est très influencé par le cinéma... bon, j'ai perdu le fil. Il faut dire que je ne suis pas très habitué de me faire enregistrer, quoi qu'Étienne Desrosiers avait fait un film intitulé Le cinéma et la vie, une belle bande vidéo faite en 1995, sur moi... je me souviens qu'à la première, Jean-Pierre Lefebvre m'avait dit : «tu sais, on n'a jamais fait un tel film sur moi» après l'avoir vu. J'ai été privilégié... mais marginal, très indépendant, véritablement indépendant. Pas comme Frappier, quand il produit un gros film et appelle ça indépendant; à ce compte, on pourrait qualifier tout le cinéma québécois d'indépendant... parce qu'on est en marge des États-Unis, envahis par eux depuis des années... J'ai fait un film en seize millimètres, et il n'y a pas beaucoup de points de chute pour un tel film - Excentris, la Cinémathèque, le cinéma de l'ONF, le Goethe...
P.S.G. : As-tu l'impression que, plus le temps passe, plus il est difficile?
P.G. : Oui... par rapport à 1985, je me suis aperçu qu'il y a un recul dans la diffusion du cinéma indépendant au Québec, ça ne s'est pas amélioré. Mais quoi, il y a eu tellement de développements en vidéo que je crois que c'est par là que ça se passe souvent en l'an 2000...
P.S.G. : Ce qui domine va toujours grandir, et même si ce qui est en marge grandit, ça va toujours demeurer dans la marge...
P.G. : Oui.
P.S.G. : Tu as travaillé sur un nouveau support avec La vérité est un mensonge, le vidéo... était-ce un choix personnel?
P.G. : Oui. J'essaie de faire des films... ici on a utilise le vidéo pendant 50 minutes, le reste étant en seize millimètres, et je ne regrette pas l'expérience vidéographique, au contraire... je pense d'ailleurs à ce que mon prochain film soit une bande vidéo. De plus en plus, il y a des points de chute pour la vidéo, tandis qu'il y en a de moins en moins pour le seize millimètres... les techniques deviennent plus sophistiquées.
P.S.G. : La vidéo a donné de très belles images dans le film, notamment les couleurs qui paraissent pleines...
P.G. : J'aime bien... je considère qu'en faisant un film où l'on traite de sujets difficiles, il faut dorer la pilule un peu, parce que le spectateur n'est pas là pour s'ennuyer. Tu dois lui donner quelque chose - je vois les spectateurs et spectatrices en sujets plus qu'en masse...
P.S.G. : Comme un personnage le dit dans Celui qui voit les heures.
P.G. : Absolument, ça n'a pas changé, je fonctionne toujours ainsi... peut-être parce que je n'ai pas le choix et que je me donne une raison, mais je crois que cela va plus loin... je m'adresse aux spectateurs et spectatrices en tant qu'individus. J'aime avoir une belle salle remplie, mais chacun fait son film, chacun voit un film différent selon ses goûts, aptitudes, capacités intellectuelles...
P.S.G. : Cibler des groupes particuliers peut être risqué...
P.G. : Oui. Mon film s'adresse à tout le monde, finalement... comme une bouteille que tu lances à la mer, de la musique rock que tu joues... j'ai toujours fonctionné dans des petites équipes, comme des groupes de rock. À 50 ans, je deviens peut-être comme un «has been» du rock, qui revient à faire des spectacles... j'ai toujours eu cet aspect. Aux Films du crépuscule, je nous considérais comme un groupe, et c'était stimulant de penser ainsi. Maintenant, tous ces gens valent beaucoup, mais je me dois de faire mes propres projets, me placer en priorité, ce qui est difficile pour moi; j'ai tendance à me mettre en second.
P.S.G. : Est-ce que c'est justement la décision de te mettre à l'avant-plan qui a pu rendre possible l'exécution de La vérité est un mensonge?
P.G. : Ça s'est fait naturellement. Quand tu apprends que tu vas tourner, tu es un peu nerveux... et je me suis dit que je donnerais le meilleur de moi-même, mais pas à 150%, j'ai voulu me réserver parce que tu ne peux pas tout dire dans un film. J'ai abordé certaines questions plus ou moins drôles, et je ne voulais pas aller jusqu'au point de me rendre malade. J'ai toujours une réserve... j'aime le cinéma, mais je ne suis pas prêt à tout faire pour le cinéma. Je préfère avoir une certaine éthique, et je ne veux pas conquérir le monde pour un jour faire un film à cinq millions : quoique cela serait intéressant...
P.S.G. : Est-ce qu'avoir fait le film te donne un sentiment de libération, de te dégager d'une espèce d'ombre qui te poursuivait...
P.G. : Oui... ça me fait faire une démarche personnelle. Je me regarde maintenant aller, je vois où j'en suis dans ma vie, selon différents aspects... Ça me fait revenir sur moi-même, ça me fait écrire...
P.S.G. : Le film ne semble pas avoir seulement été fait pour purger des émotions, mais il poursuit aussi une quête... il y a eu différentes périodes de tournage. Était-ce en raison de «manques»?
P.G. : Non, c'était des aspects qui étaient prévus... on - c'est-à-dire Claude Forton et moi - a voulu ajouter l'hiver au film, ajouter des voix off traitant de l'hiver... on retrouve alors mon cinéma encore plus que quand je joue. Jacques Leduc parlait de «non-jeu» pour ce film, mais je suis plus ou moins d'accord parce que même dans le non-jeu on retrouve une forme de jeu... mais ce n'est pas comme des acteurs de téléroman ou dans le cinéma commercial. C'est peut-être une incapacité pour le moment que j'ai à diriger des acteurs; je me dis que si, dans le moment, je parle peu, je pourrais difficilement communiquer mes pensées. J'essaie de le travailler dans le cinéma, mais dans ma vie aussi, j'essaie de me tourner vers les autres, les questionner, leur parler...
P.S.G. : Est-ce que ta collaboration avec Claude Fortin se dessinait déjà dans le rôle que tu as tenu dans son film L'autobiographe amateur?
P.G. : J'y jouais un cinéaste qui jouait au producteur, dans une séquence inventée... on en parlait déjà quand Claude vient me visiter, je lui dis que je n'ai pas fait de films depuis dix ans... Claude a été une personne importante... Pendant un tournage, à la fin des années quatre-vingt, on avait filmé les rails, un train... ça m'avait fait un bien énorme suite à la mort de Patrick Straram le bison ravi. On a également fait des tournages à la Casa Obscura, toujours sous l'égide de Claude Fortin, qui nous aidait techniquement à faire des vidéos.
P.S.G. : Tu as donc un nouveau projet en préparation?
P.G. : Un film de cinq millions avec Frappier... sérieusement, si j'avais mis en scène tous les épisodes décrits dans La vérité est un mensonge, le résultat aurait été un film plein d'action. Le gars casse des fenêtres, jette son frigidaire par terre, se promène en dansant sur la rue... mais qu'est-ce que ça aurait donné? Qu'est-ce que ça apporté, à moi ou au spectateur? Une personne qui a des problèmes mentaux qui réagit aux mauvais traitements dans les urgences... j'ai préféré ne pas en faire un film ordinaire, plein d'action...
P.S.G. : Au début, dans la deuxième version de La vérité est un mensonge, tu conservais des segments du tournage de 1992, mais cela a diminué de plus en plus...
P.G. : On avait fait un montage de la même longueur de ce qu'on a mis à la place; mais on s'est aperçu que les acteurs employés n'avaient pas été payés, et qu'on ne pouvait pas recevoir les permissions nécessaires... il a fallu qu'on fasse autre chose.
P.S.G. : Comment te sentais-tu devant ces images de 1992? Avais-tu des appréhensions...
P.G. : ... oui, mais j'en ai souvent, devant ce que je fais. J'ai de la difficulté à m'auto-féliciter, à me dire que je suis content de ce que j'ai fait... mais par moments, je me donne des coups de pied dans le derrière parce qu'au fond, j'en suis satisfait. Je suis un peu orgueilleux, peut-être un peu mégalomane... il y a toujours un mégalomane qui dort dans le cinéaste, il aspire à être vu partout, le plus possible, et ce pour pouvoir gagner sa vie en cinéma.
P.S.G. : Le film-dans-le-film a-t-il été tourné longtemps après la première période de tournage?
P.G. : Ç'a été tourné en dernier, sur une période de trois jours durant l'été de l'an 2000.
P.S.G. : Les avais-tu écrites longtemps avant?
P.G. : Non, ce sont les dernières scènes qui ont été écrites... je suis assez content de la façon dont elles ont été insérées. J'ai eu des réactions intéressantes de gens qui l'ont vu sur vidéocassette mais aussi sur écran. En général, les gens aiment bien, mais je suis prêt à entendre tout ce qu'on en dit, du désintérêt total au mitigé à celui ou celle qui apprécie... ça fait partie du jeu d'être critiqué ou louangé. J'ai plus de difficulté avec la louange que la critique des fois, venant d'une famille prolétaire... «on est nés pour un petit pain», etc.
P.S.G. : Les images du film-dans-le-film semblent avoir un ton différent, dans la lumière...
P.G. : Il y a beaucoup d'extérieurs, du soleil au temps pluvieux... on tournait parfois dans des températures très froides. Tout ça devient un collage... j'ai fait beaucoup de montage dans le passé.
P.S.G. : Est-ce au montage que tu as le plus d'intérêt?
P.G. : Le tournage, l'écriture, le montage, la préparation du générique, la musique... tout peut être intéressant. Mais pour ce film, j'ai été plus libertaire quant à mon titre de metteur en scène - j'ai laissé de la place aux autres, même si les conditions étaient assez limitées et qu'il n'y avait pas tellement d'options quant à la place de la caméra... Ça a été un beau travail de Jacques Leduc. À un moment donné, on s'est demandés s'il ne serait pas mieux de sortir, de tourner une scène dehors, dans l'herbe, dans le parc...
P.S.G. : Est-ce que certains lieux employés ont changé, de l'écriture au tournage lui-même?
P.G. : On avait fait du repérage pour nos séquences extérieures.
P.S.G. : Jacques Leduc était là depuis le début?
P.G. : Oui.
P.S.G. : C'est une aide importante... t'a-t-il permis d'avoir moins d'inquiétude?
P.G. : Je m'étais dit que je laisserais Jacques aller sur le tournage. Avec ses trente-cinq ans d'expérience, il a réalisé beaucoup de films... je me sentais petit dans ma décision de le laisser aller sauf peut-être 20% où je décidais plus précisément du cadrage. C'est une différence importance avec Celui qui voit les heures, où je contrôlais à peu près 80% des cadrages. Les films n'ont pas été tournés de la même manière, et de toute façon il ne vaut pas la peine de faire la même chose volontairement... il vaut mieux trouver de nouveaux angles. Un film doit avoir sa facture particulière.
P.S.G. : Penses-tu que tenter de rendre les films personnels rend plus difficile leur diffusion?
P.G. : Oui... le cinéma est le meilleur moyen de laver les cerveaux, et les États-Unis, malgré certains bons films, proposent en fort pourcentage des explosions, tueries, métamorphoses, et le tout ne mène à rien. Je réagis contre ça en amenant autre chose, une histoire où personne ne meurt, où les dialogues ne sont pas conventionnels; ce sont peut-être aussi mes limites, mais je fais mon nid dans ce que je fais, et je veux faire quelque chose de différence. Et j'aime bien prendre mon temps, faire une suite de séquences; ce sera au spectateur de se laisser aller ou de résister...
P.S.G. : As-tu l'habitude de faire des lectures avant d'entrer dans des projets de films?
P.G. : Oui, jusqu'ici toujours... dans ce cas-là, j'ai feuilleté, j'ai cherché des citations tout en cherchant où les trouver. Je ne lis plus comme avant; j'étais un grand lecteur de 13 à 49 ans, au point où mes lectures ne m'aidaient pas à faire du cinéma. Il y a encore des aspects du cinéma qui me dépassent, des techniques... je me rends compte que je suis davantage un concepteur, où j'en suis maintenant. Je mets ma vie en film, mais je m'aperçois que c'est une tâche pratiquement impossible au cinéma... j'en fait des bouts...
P.S.G. : Vois-tu aussi cette approche comme un projet à long terme?
P.G. : J'y vais projet par projet. J'ai réussi à aller chercher de l'argent pour scénariser, ce qui est bien... je m'étais donné un délai de six mois après avoir terminé La vérité... mais c'est un peu court, je ne pense pas réussir. Je vais donc continuer à scénariser...
P.S.G. : Est-ce que la réalisation de La vérité est un mensonge permet d'autres possibilités?
P.G. : Quand tu termines un film, tu es considéré actif; il est «normal» que tu aies des subventions pour écrire, mais on peut refuser ta demande. Tu dois accepter les risques - tout dépend du jury, de ceux qui lisent les projets; tu n'as pas le choix d'accepter, ça fonctionne de cette façon. C'est un peu comme une grande loto.
P.S.G. : Est-ce qu'une figure particulière rôde autour de La vérité est un mensonge? Dans Celui qui voit les heures, il y avait Godard, et d'autres...
P.G. : Encore Godard, mais aussi Picasso, Patrick Straram le bison ravi... ce sont des personnages qui ne sont pas; on ne les voit pas, mais on entend des citations, on voit une séquence sur Patrick... Godard est le cinéaste qui m'a appris le plus sur le cinéma, et quand j'étais jeune il y avait Jean-Pierre Lefebvre... je connaissais peu Gilles Groulx, j'ai vu ses films par la suite... Ce sont des figures qui nourrissent...
P.S.G. : Cioran a aussi un peu de temps d'écran...
P.G. : Je l'oubliais... c'est à peu près depuis que j'ai donné un coup de pied sur son livre dans La vérité est un mensonge que je ne lis plus! Cioran était l'ultime dans la philosophie... c'était un révélateur. Il posait des questions fondamentales à la personne, mais par rapport au trajet de l'humanité. Il a aussi écrit sur le suicide, mais il a pourtant écrit au moins vingt livres sans se suicider... c'était sa façon d'aborder la vie et cette question-là. Il ne devait pas être si mauvais vivant que ça. Les contradictions internes du personnage...
P.S.G. : Voudrais-tu parler un peu de ton prochain projet?
P.G. : Le nombril de la nuit... je n'en ai jamais parlé. J'écris... j'essaie d'écrire, pas des dialogues, qui ne sont pas ma tasse de thé; j'écris comme si c'était une grande voix off, et je sélectionne parmis tout ce que j'ai produit. Je devrais obtenir une trentaine de pages, mais je ne sais pas encore quelle forme le scénario va prendre, même si c'est toujours autobiographique...
P.S.G. : Planifies-tu être à l'écran?
P.G. : Je me pose des questions... je voudrais être moins présent sur l'écran, laisser place à d'autres personnes. Des amis de la Casa vont être là, des gens de ma famille, moi aussi, probablement, parce que c'est ma manière de faire, mais il pourrait y avoir des acteurs, que ce soit au niveau sonore ou autrement... un peu comme dans Robert N, peut-être. J'essaie de faire mon propre créneau; j'ai un peu d'argent et j'ai de la liberté, et je fais mon possible pour écrire... il faut travailler avec cet acquis. Je me réjouis de pouvoir gagner ma vie dans le cinéma; ça a toujours été mon but. (mais merde, je n'ai pas de «fuck you money» en réserve)
P.S.G. : C'est encore La vérité est un mensonge qui t'ouvre d'autres voies?
P.G. : Oui, il fallait que je le sorte... c'était un bouchon, j'avais différentes étapes du scénario... ça donne une claque dans le dos, ça me prouve que je peux avancer. Faire les démarches, les questionnaires... est exigeant, mais il faut essayer.
P.S.G. : C'est parce que tu travailles à plus petite échelle que tu peux avoir cette liberté?
P.G. : Oui... tu as affaire à beaucoup de personnes en tournant une assez gros film, et je préfère travailler avec une petite équipe. Il s'agit d'essayer de varier les formes... il y a une quarantaine de situations globales possibles dans les romans, les films, on peut dégager une structure... l'homme qui trompe sa femme, le décès d'un être cher, la rencontre d'un bienfaiteur ou malfaiteur... les structures sont limitées, il n'y a pas tellement de façons d'approcher le tout. Comment j'envisage mon projet, ce pourrait être ce qui se produit pendant une semaine dans la vie d'un cinéaste, essayer de voir plus précisément que je l'ai fait dans La vérité dans le mensonge... Ce sera probablement un personnage qui cherche à savoir ce qui se produit après la mort. On se dit athée mais on a tout de même des croyances nous faisant dire que la nature est plus grande, il est possible d'être dépassé...
P.S.G. : Tu découvres certains éléments par tes projets?
P.G. : Oui. Le cinématographe, à l'origine, est un divertissement, présenté comme une chose merveilleuse, avec les différents mouvements; c'est une reproduction du réel permettant aux spectateurs de participer à des divertissements forains, mais aussi à des activités scientifiques... Le cinéma est entre ces deux aspects.
P.S.G. : En te regardant à l'écran, découvres-tu certaines choses?
P.G. : Oui parce que j'essaie de me demander ce que je pensais dans telle ou telle séquence... et je trouve parfois que ça paraît, d'autres fois que ça ne paraît pas.
P.S.G. : Vois-tu une différence entre ta présence dans Celui qui voit les heures et dans La vérité est un mensonge?
P.G. : Je suis un peu plus tordu à cinquante ans, peut-être... mais plus proche de ce que je suis vraiment. Je me suis mis des défauts que je n'ai pas pour le rendre plus abordable, plus humain. Si je vivais toujours avec les pensée que j'ai en tête... j'essaie d'être le plus proche possible de mes pensées, mais je m'aperçois parfois que ça reste à l'intérieur. Faire le film a donc été une catharsis. En même temps, tu te dis qu'il faut plus encore pour faire un film, de sorte que je rajoute un peu plus d'utopie, et je me dis que dans le troisième long métrage j'essaierai d'aller encore plus près des gens, de prendre moins de place dans le film.
P.S.G. : Dans ce film, tu vas peut-être te retrouver davantage dans la voix off que sur l'écran?
P.G. : Ce sera une approche un peu différente... mais tu t'aperçois que tu n'atteins jamais ton point de saturation, que tu es toujours en perpétuel changement. Je veux me donner la place réelle que je me donne dans la vie. Dans La vérité est un mensonge, le personnage se demande si la folie, ce n'est pas se mettre au centre du monde. J'essaie de comprendre les autres le plus possible, mais je vois aussi que dans La vérité... j'ai révélé des choses intimes sans pour autant en révéler les plus infimes détails, que je garde pour moi. Je ne voudrais pas parler de la bipolarité cyclothimique de la même façon dont j'en parle dans La vérité...
P.S.G. : Était-ce nécessaire?
P.G. : Je le pense. Il est arrivé des choses à travers lesquelles j'aurais préféré ne pas passer, mais elles sont arrivées, et c'est un contrat de proposer un film à ce sujet, sans acteur, intrigue conventionnelle... je ne veux pas aller plus loin, dans le freak show. Ça va m'aider aussi à accepter les choses, et à vivre avec elles. Et puis c'est une question d'honnêteté: avant d'être cinéaste, je suis un artiste et l'artiste a un rôle de révélateur pour lui et pour les autres à jouer... d'où la catharsis... mais enfin j'aurais pu faire le choix de ne pas en parler. Mais quoi, on ne fait pas d'omelettes sans casser quelques oeufs et de la création sans mettre dans nos oeuvres une partie plus ou moins grande de nous, mais ça reste une création. En ce sens il est possible de remettre en question la parole même de Picasso qui dit que la vérité est un mensonge. C'est un paradoxe amusant intellectuellement, mais relatif comme tout paradoxe.
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