Analyse
La vérité est un mensonge ou les poupées russes de l'âmeUn texte d'Étienne Desrosiers
Dans un après qui succède au grand bouleversement, un cinéaste aux prises avec des troubles mentaux réapprend à vivre. Jean-Pierre, interprété par Pierre Goupil, fréquente ses amis, rend visite à sa mère et aime Anne-Marie. Ses dérives urbaines, la vie de quartier, et surtout ceux qui l'aiment rétablissent une communauté intimiste qui lui permettra de dépasser ses tourments intérieurs. Le geste créateur s'affirmera car l'amour et le cinéma existent.
Semblable au démiurge de sa propre psyché, la figure presque christique de Jean-Pierre réinvente son destin à la mesure de sa folie ordinaire. La lumière au travers des feuilles comme le tumulte des flots printaniers forment un univers paisible qui, tel le lyrisme de gestes quotidiens aussi futiles que de laver un parquet, transcendent le réel adversaire pour atteindre à la beauté des choses.
Le film explore les arcanes de l'existence avec pudeur et poésie. Pour Celui qui voit les heures, premier long métrage de Pierre Goupil, le temps passe mais ne fuit pas encore. Il constitue plutôt la matière d'une richesse infinie que le cinématographe permet de fragmenter et recomposer ad infinitum. Le titre du film prend alors toute sa force, La vérité est un mensonge comme le temps. Et l'auteur de proposer une superbe réflexion sur le 7e art, son autobiographie.
Quelle distance y a-t-il entre le créateur et son œuvre si les deux se confondent? Le procédé goupilien est un miroir où scintillent fiction et documentaire, vérité et mensonge, dans un fascinant va-et-vient circulaire. Les protagonistes gravitant autour de Jean-Pierre sont une constellation d'étoiles à l'identité contingente, certains sont réels et (ne) jouent (pas) leur propre rôle alors que d'autres sont fictifs. Tantôt la conscience du héros revêt l'apparence d'une énigmatique femme aux gestes hiératiques, tantôt des séquences du film que Jean-Pierre avait tournées auparavant sont insérées dans le récit. L'illusoire vérité des images se dérobe et, aux dédales de sa conscience, se superposent alors les multiples réalités du héros.
Mise en abîme, film dans le film, cette structure fragmentée déplace continuellement la séduction inhérente de l'imago cinématographique vers un savant labyrinthe où chaque plan répond à l'écho de son reflet dans un ailleurs tantôt formel, tantôt narratif. Pour Pierre Goupil, c'est le rapport entre les choses qui crée la richesse du monde. La réalité importe peu car elle n'existe pas. La fiction non plus d'ailleurs.
La vérité est un mensonge est un paradoxe. Car s'il démontre que le cinéma est un grand jeu d'ombre et de lumière, le film illustre surtout, avec lucidité, qu'il en est de même pour la réalité des êtres à commencer par celui qui parle, l'autobiographe. Et que le jeu possible de ces permutations peut aisément se produire au détriment de la raison. Aussi, est-ce peut-être par la possibilité de toujours reconstruire sa vie/cinéma à la mesure d'une mise en scène infinie que Jean-Pierre incarne l'universelle douleur de l'âme dans toute sa détresse. Il atteint ainsi la fulgurance du cinéma à travers le doute même de sa finitude. Jeu dangereux, œuvre magnifique…
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